"L'avenir n'est fait que d'incertitude. Humains et éphémères, nous l'oublions trop souvent". Ahouansou Séyivé

mardi 10 mai 2016

Commémoration de l'abolition de l'esclavage : le service minimum.

La commémoration de l'abolition de l'esclavage, nichée au sein de l'agenda présidentiel comme un caillou dans un soulier, n'a pas rassemblé les français. Autre, son mérite aura été de rappeler les insuffisances présentes et les promesses non tenues de la République envers des afro-descendants jouissant toujours, de par leur couleur, d'un statut particulier au sein de la société...

Aujourd'hui s'est déroulée dans l'indifférence quasi-générale, une célébration à laquelle assistait François Hollande. Les petits plats avaient été mis dans les grands, puisque Jesse Jackson y participait. Étaient également présents Gérard Larcher président du Sénat, Christiane Taubira inspiratrice de la loi instituant cette journée de recueillement, Jean-Jacques Urvoas Garde des Sceaux, Najat Vallaud-Belkacem ministre de l'Éducation nationale et la ministre des Outre-mer, George Pau-Langevin qui avait assimilé l'esclavage à une forme de contrat de travail et usant d'une échelle des mémoires aux barreaux manquant, placé la traite négrière en retrait de la Shoah.
D'un point vue chronologique, son avis aurait relevé de l'erreur, de celui des conséquences et des répercussions présentes sur tout un continent, de l'à peu près, mais de celui méprisable et inepte de la concurrence mémorielle, il relevait bien évidemment de l'indécence.


Nous revenons sur ces propos condamnables et infamants car l’événement célébré ce jour était la commémoration de l'abolition l'esclavage. Si nous ne le mentionnons qu'à ce point de l'exposé, c'est que tout simplement, la France oublie, ignore, ou plus prosaïquement, se fiche éperdument de cette commémoration établie par la loi, et placée deux jours après les célébrations de la victoire contre le nazisme.
Pour mesurer l'indifférence entourant les cérémonies à minima du 10 mai, il suffit de souligner l'écart existant entre la couverture médiatique de la célébration du 1er mai organisée par le Front National et celle, résiduelle, consacrée à l'abolition de la traite négrière. Les faits, plus que les mots et les postures nous racontent la France, ses hypocrisies et ses fausses pudeurs.


Autant dire que le décorum, les mines compassées de circonstances, les discours pompeux et grandiloquents qui n'ont pas manqué d'être prononcés, loin d'honorer la mémoire des victimes n'ont été que les os à ronger que la France par habitude jette au sol, afin que ses citoyens afro-descendants y fassent leurs crocs, plutôt que sur les mollets de sa conscience.
Car ce devoir, plus précisément ce pensum de mémoire, relève de la contrainte et non pas de l'envie. Dans une France de plus en plus rétive à s'accepter multiculturelle, on préfère donner des gages symboliques alors qu'il faudrait officialiser des engagements réels.
Ainsi, il est plus aisé de donner à voir à la multitude nègre qu'on l'estime. Un peu, juste ce qu'il faut, afin qu'elle cesse de geindre, de rappeler à l'état les causes de sa présence sur le sol national et d'interpeller les autorités au sujet des soubassements de son déclassement économique, politique et racial.
Cela coûte moins de régler rubis sur l'ongle, et avec de la monnaie de singe, des comptes apurés de toute aspérité historique que de solder réellement les comptes d'une histoire complexe et torturée.
Car les causes anciennes qu'on choisit de ne pas affronter, ces comptes que l'on refuse de purger, heurtent l'inconscient collectif, formant un impensé qui s'impose à nous par la violence de la perpétuation de rapports de domination fondés sur l'origine et la couleur.
Malgré la mise à distance historique effectué par un temps qui passe inexorablement, malgré la maîtrise, voire la confiscation du récit national.


Ces causes anciennes en leur époque assumées ; la cupidité, la barbarie et le racisme résonnent comme un écho distendu avec la liberté, l'égalité et la fraternité qui nous sont présentées comme le programme idéal d'alors et dont la difficile réalisation se poursuit aujourd'hui.
Alors on commémore, par dessus la jambe et de façon symbolique, l'abolition de l'esclavage, prétendant que le 27 avril 1848 aurait marqué une césure dans la vision que la France avait de l'homme noir.
Faut-il rappeler que dans les décennies suivantes, la France se lancera dans l'aventure coloniale ? Qu'après avoir déporté les nègres afin qu'ils s'échinent sur ses plantations d'outre-mer, elle les asservira, cette fois à demeure, pour qu'ils s'activent à vider leur propre continent de sa substance, dans le but unique d'un enrichissement parasitaire et selon le triptyque énoncé plus haut: cupidité, barbarie et racisme ? Faut-il rappeler qu'il a fallu attendre le 11 avril 1946 pour que l'Assemblée nationale, le bras tordu par la guerre froide et les prémisses des luttes d'émancipation des colonisés, agacée par les mots puissants prononcés dans l'hémicycle par Félix Houphouët-Boigny, décide sans enthousiasme, d'abolir cette variante ignoble de la traite que l'on nommait le travail forcé ?
Qu'est-ce qu'un esclave sinon un homme qui ne s'appartient plus au point d'être contraint à travailler, pour rien, à l'enrichissement d'un autre ?


En ce jour de commémoration, apparaît avec force le hiatus existant entre l'histoire que l'on sait et qu'on apprend et l'histoire qu'on dissimule. L'abolition de l'esclavage, contrairement à la lecture qu'impose la narration officielle, ne marque ni une fin ni une rupture: elle est une étape. Ou plus précisément une mue. La France, telle un serpent, perd sa première peau en 1848, car depuis Louis XIV, Colbert et le Code Noir, elle a grandi et avec elle son appétit.
Elle ouvrira donc plus grand sa gueule, afin de dévorer terres et hommes répandant, au cours du siècle suivant l'abolition, mort et désolation avec autant d'application et de brio que durant la traite. Mais cette fois, elle le fera revêtue d'un manteau confectionné par Jules Ferry et la gauche d'alors, le vêtement poisseux de la colonisation civilisatrice.
Cette oxymore symbolisant les incohérences entre le dire et le faire, à laquelle sont confrontés au quotidien les afro-descendants dans leur rapport à la France.
Cette cupidité, cette barbarie et ce racisme, n'ont pas été abandonnés avec l'abolition de l'esclavage, pas plus qu'ils n'ont disparus avec les indépendances de façade octroyées aux ex-colonisés, frères et sœurs des ex-esclaves. Nous les constatons jusqu'à ce jour, cœur vivant des rapports imposés par la France à ses anciennes colonies d'Afrique subsaharienne.


Il est de ce fait dérangeant de constater que, non content de réécrire l'histoire à l'aide de l'alphabet du mensonge et de l'encre de la duplicité, l'état français ne semble pas saisir que les afro-descendants ne sont pas (ou plus) demandeurs de ces verroteries et colifichets commémoratifs, sensés apaiser les blessures d'hier et détourner l'attention des difficultés d'aujourd'hui. Les postures et le double-langage, les non-dits et les enfumages n'ont pour effet que d'amplifier la frustration et le divorce entre l'état et une partie de ses citoyens. Karl Polanyi écrivait dans son œuvre majeure La Grande Transformation que :« L’exploitation [coloniale] a été perpétrée si souvent (…) avec une telle cruauté, par l’homme blanc sur les populations arriérées du monde, qu’on fait preuve (…) d’une insensibilité totale si on ne lui accorde pas la place d’honneur chaque fois que l’on parle du problème colonial. ».  
L'insensibilité à laquelle se réfère Polanyi transpire de la place plus qu'insuffisante qu'occupe la commémoration de l'abolition de l'esclavage dans le récit national et médiatique. Une insensibilité transparaissant dans l'escamotage historique qui consiste à présenter comme une fin, comme une évolution des consciences ce qui, en définitive et au regard de l'histoire de la France, ne s'apparentera qu'à une mutation de son capitalisme prédateur.


En ce jour où le pouvoir se complaît dans son rôle d'illusionniste, où le symbole de l’abolition de la traite négrière est dévoyée, le choix effectif du  recours à l’article 49-3 pour la scélérate loi El Khomri, organisant une régression sans précédent du droit du travail depuis le Front Populaire, ce choix est remarquable. Remarquable en ce qu'il permet de relier la question de l'inclusion de l'histoire des afro-descendants au roman national dans un ensemble plus vaste : celui de l'abandon par l'état et ses représentants de leurs responsabilités. 
Il donne à entendre dans un fracas assourdissant, la surdité totale de ces mêmes représentants, confrontés aux appels répétés de voix composant aujourd'hui, au-delà des vicissitudes de l'histoire, la Nation française. Cette surdité, cette altération patente de l'histoire, ce travestissement sémantique et sémiologique de la réalité étaient au cœur de la commémoration de ce 10 mai 2016. 
Tant est profond le fossé séparant l'état et ses citoyens (selon un dégradé des couleurs allant du plus clair au plus foncé), qu'il est plus que probable qu'ils le soient encore pour de longues années. 
Ce n'est pas l'annonce par François Hollande de la création d’une fondation pour la mémoire de l’esclavage, de la traite et des abolitions « source de promotion des valeurs de liberté, d’égalité, de tolérance […] qui diffusera la connaissance de l’esclavage, de la traite mais aussi tout le combat des abolitionnistes» qui peut être de nature à infléchir cette tendance.
Loin s'en faut...


Séyivé Ahouansou

samedi 30 avril 2016

Côte d'Ivoire: une levée de restrictions en trompe-l'œil.

Que retenir du communiqué de presse du Secrétaire général des Nations-Unies du 28 avril 2016, annonçant la levée de sanctions frappant la Côte d'Ivoire depuis 2004? Le solde de comptes d'une décennie troublée et un nouveau départ ou l'escamotage en règle des responsabilités des uns et des autres doublé d'une inquiétante fuite en avant?



La résolution 2283, adoptée le 28 avril 2016 par le Conseil de Sécurité des Nations Unies, renfermerait-elle les prémisses d'une évolution de la justice internationale pouvant profiter à terme, à Laurent Gbagbo et à son compagnon d'infortune, Charles Blé Goudé ?
La lecture du texte n'amène guère à valider l'interprétation développée par certains relais d'information, enclins à exciper du moindre fait un changement d'orientation de la Cour de La Haye.
Internationale ou non, la justice obéit en ces matières à un agenda politique, et rien ne permet d'affirmer que la donne politique ait évolué en faveur de l'ancien président ivoirien.
De plus, et pour indigeste qu'elle soit, la prose onusienne ne laisse que peu de place au doute : la résolution n'aura aucune conséquence immédiate (ou à long terme) sur le détenu Gbagbo Laurent.
Bien au contraire, véritable auto-satisfecit d'une inconséquente communauté internationale, elle est de nature à susciter l'inquiétude pour le futur d'un pays dont l’exécutif se plaît à amonceler la poussière de la discorde sous le tapis de l'inconséquence.


En dépit de la plus élémentaire logique et à rebours de toute analyse sérieuse, deux points contenus dans la résolution du Conseil de Sécurité ont fait naitre des espoirs irraisonnés dans les esprits des supporteurs du prédécesseur d'Alassane Ouattara: la levée de l'interdiction de voyager et le dégel des avoirs financiers.
Le justiciable le plus célèbre de la CPI étant toujours sous les verrous, la levée des « mesures concernant les voyages […] » n'aura, de fait, aucune incidence sur sa situation.
Il en est de même pour ce qui se rapporte à la levée des « mesures financières ».
La reconnaissance par la CPI de son indigence en janvier 2012, visiblement oubliée par ses thuriféraires, annule tout bénéfice éventuel que ce dernier aurait pu tirer des aménagements décidés par la résolution.
Il apparaît donc clairement que la situation de Laurent Gbagbo n’intéressait ni de près ni de loin, les rédacteurs du texte.
Le véritable objet de leur préoccupation est tout autre, et se scinde en deux volets : la normalisation de la situation de la Côte d'Ivoire au regard du droit international et fin de la coûteuse mission de l'ONUCI (prorogée jusqu'à fin juin 2017).


A ce titre, les rédacteurs de la résolution se félicitent "des progrès de la Côte d'Ivoire « dans les domaines du désarmement, de la démobilisation et de la réinsertion, et de la réforme du secteur de la sécurité, de la réconciliation nationale et de la lutte contre l'impunité » décident de « lever, avec effet immédiat, les mesures concernant les armes et le matériel connexe »."
Un exposé qui ne lasse pas de surprendre, lorsqu'on sait que le monopole de violence et de la possession d'armes (y compris lourdes) échappe notoirement à des autorités locales, légitimées en 2010 par la France alors drapée d'un mandat onusien.
Il semblerait que les rédacteurs de la résolution n'aient pas eu connaissance du rapport en date du 4 avril dernier (pourtant rédigé par un panel d'experts mandaté par l'ONU), établissant clairement que l'actuel président l'Assemblée Nationale, Guillaume Soro et la rébellion des Forces Nouvelles, ont profité de la crise post-électorale de 2010-2011 pour augmenter leurs stocks d’armement.
En effet, Guillaume Soro, alors secrétaire général des Forces Nouvelles, violant l'embargo levé par ladite résolution, s'était porté acquéreur pour plus de 300 tonnes d'armes.
D'après les experts mandatés par l'ONU : « Guillaume Soro s’est lui-même chargé de l’acquisition du matériel, de son transport jusqu’à Bouaké et Korhogo et de sa répartition entre membres des Forces nouvelles. » .
Il faut noter qu'à ce stade de la crise post-électorale, les Forces Nouvelles n’avaient plus aucune existence officielle, puisque incorporées aux FRCI (devenues par la suite armée régulière de la Côte d'Ivoire) créées en mars 2011 par Alassane Ouattara.
Ainsi et de façon incidente, la résolution entérine et légalise à posteriori des infractions caractérisées du droit international.
Sans doute le moyen choisi par le Conseil de Sécurité afin d’œuvrer à la réconciliation nationale ivoirienne et lutter contre l'impunité à l’échelle internationale...



Plus sérieusement, la levée d'un embargo limitant les possibilités de l'état ivoirien de se fournir en matériel militaire, est à replacer dans un contexte interne délicat, où un citoyen, bien que président de l'Assemblée Nationale, dispose à titre personnel de plus de 30 % du matériel total des forces armées du pays.
Que ce dernier représente une menace pour la sécurité intérieure, dont il faudrait se prémunir par le réapprovisionnement des forces légitimes, n'est pas une hypothèse farfelue, d'autant plus qu'une partie des armes illégalement acquises est toujours stockée à Korhogo, aux bons soins du lieutenant-colonel Martin Kouakou Fofié, ex-comzone, ex-geôlier de Laurent Gbagbo, qui bénéficie ironiquement de la levée de sanctions prévues par la résolution 2283.
Cet exemple éloquent n'est malheureusement pas un événement isolé et on ne saurait passer sous silence un autre fait révélateur de la violence latente en Côte d'Ivoire et de l'impéritie de son exécutif.
Les dix ex-chefs militaires des Forces nouvelles, qui de 2002 à 2010 ont mis en coupe réglée plus de la moitié (60%) du territoire ivoirien, ont, eux-aussi, jalousement gardé leur matériel militaire.
Occupant des postes officiels de commandement au sein de l'armée ivoirienne, ils ont pris sur eux, d'après les experts mandatés par l'ONU, de ne pas déposer leur arsenal dans les « armureries de l’État », échappant au contrôle de ce dernier.
Ainsi, le lieutenant-colonel Issiaka Ouattara, commandant en second de la Garde républicaine se trouve toujours être détenteur d'une partie substantielle des armes du corps qu'il supervise, au bas mots 10% de l'arsenal total du pays.
Que deux individus, Issiaka Ouattara et Guillaume Soro possèdent à titre privé près de 40% de l'armement d'un pays placé sous embargo explique le forcing, ayant débouché sur la résolution levant les restrictions quant au commerce des armes à destination de la Côte d'Ivoire.



L’exécutif ivoirien, en position de faiblesse face à certains responsables politiques ou gradés de ses propres forces de défense, passablement ébranlé par les lacunes flagrantes de ses services de renseignement et de sécurité, mises en lumière par l'attaque de Grand Bassam, doit sans aucun doute savourer cette victoire de la diplomatie...française.
En pesant de tout son poids afin que soit levé l'embargo, la France a permis que soit mise en œuvre la loi de programmation militaire, votée le 4 janvier 2016 par les députés ivoiriens, budgétant plus de 4,6 milliards de dollars entre 2016 et 2020.
Sont prévus sur la période 1,6 milliards de dollars pour l'achat d'équipements destinés à l'ensemble de l'armée ivoirienne et 1,9 milliards destinés aux dépenses de fonctionnement.
Donneurs d'ordre et marchands d'armes vont pouvoir se partager les juteuses commissions et dessous-de-table inhérents aux pratiques communément admises dans ce secteur d'activité.
Au nom d'un juste renvoi d'ascenseur, la France et ses industriels comptent bien s'attribuer la part du lion de ces lucratives opportunités économiques, dans le sillage du contrat de 30 navires (dont trois patrouilleurs de 33 mètres du type RPB 33, quatre vedettes de 12 mètres du type RPB 12 et six embarcations rapides de 9.3 mètres pour commandos) remporté par le constructeur Ufast en janvier 2014 et dont le montant est mystérieusement resté secret.
Précisons qu'au pactole de la loi de programmation du 4 janvier dernier, se greffent 80 milliards de FCFA débloqués à la suite de l'attaque de Grand Bassam, afin d'équiper les forces de sécurité.



La résolution 2283 est donc à mesurer à l'aune des défis et difficultés internes auxquels est confronté un exécutif toujours dépendant de bonnes volontés étrangères lorsqu'il s'agit de sa propre sécurité.
Loin d'être un signe avant-coureur d'une résolution du « problème Gbagbo » elle s'inscrit dans une logique politico-économique on ne peut plus éloignée d'une réconciliation nationale célébrée par son son texte, et pourtant renvoyée une fois encore aux calendes grecques.
Le bilan démocratique plus qu’insatisfaisant d'Alassana Ouattara (il faut se souvenir du caractère grotesque, si ce n'est frauduleux du dernier scrutin présidentiel), la justice de vainqueurs rendue par les bénéficiaires du coup d'état de 2010-2011, l'absence de contrôle des organes de l'état sur les anciens chefs de guerre ayant mis le pays à feu et à sang à partir de 2002 sont autant de symptômes permettant d'établir le diagnostic d'une Côte d'Ivoire qui, loin d'être sur le chemin de la guérison, est un grand malade qui s'ignore.
La communauté internationale, entendez les puissances occidentales menées dans le cas ivoirien par la France, a procédé comme à son habitude selon une morale dévoyée.
Se prévalant de principes humanitaires et de la défense de la démocratie, elle a accéléré la décomposition d'une nation souveraine.
Elle a par la suite livrée cette dernière à la découpe, au bénéfice exclusif d'affairistes de tout poil, émanation d'une finance internationale apatride.
Elle s’apprête en mettant fin en juin 2017 au mandat de l'ONUCI, à se retirer après avoir sapé les fondements d'un état perfectible, qui avant qu'elle ne s’immisce dans le jeu politique interne, était qualifié d'état de droit.
Au perdant usuel revient la tâche ardue de recoller les pots cassés. 
Le peuple autochtone qui, s'il vit dans une démocratie d'opérette répondant aux standards de ceux la lui ayant généreusement octroyée par les bombes, ne peut que pleurer sur son sort. 
Il constate chaque jour que le mieux promis est une version foncièrement dégradée de sa situation passée...




Ahouansou Séyivé

mardi 12 avril 2016

Du 11 avril 2011 au 11 avril 2016.

Laurent Gbagbo, dont le procès devant la CPI oscille entre déni de justice et grand-guignol, demeure un symbole de l'Afrique bafouée.
Malgré le traumatisme évident causé par son arrestation le 11 avril 2011 par l'armée française, la prise de conscience et les engagements continentaux ne sont toujours pas à la hauteur... 

Aux mains des mercenaires ouattaristes, "proxy" de la France.


Le lundi 11 avril 2011, Laurent Gbagbo est capturé par des soldats français afin d'être remis à la soldatesque dépenaillée d'Alassane Ouattara.
Ainsi se clôture par un camouflet, la séquence politique la plus dévastatrice pour la Côte d'Ivoire depuis son "indépendance" et le premier acte du retour de la France impérialiste en Afrique subsaharienne.

L'histoire n'est plus à raconter sur ce chapitre funeste et profondément traumatisant de notre histoire collective.
"Notre", car tout africain, où qu'il se soit trouvé ce jour d'avril 2011, a ressenti au plus profond de sa chair l'humiliation suscitée par ces images diffusées en boucle par les caméras du monde entier, d'un chef d'état africain mis aux arrêts par les forces de l'ennemi multiséculaire français.

Gbagbo n'est pas Béhanzin ni Lumumba.
Il n'est pas Um Nyobé ni Sankara.
Toujours vivant, il lui manque cette absence au monde qui pousse l'encre de la plume du biographe hors du lit étroit de l'histoire et l'amène à submerger les terres fertiles et infinies du mythe.
Prisonnier de la CPI, donc de la justice internationale occidentale, il appartient toujours à notre quotidien.

Comme l'aiguille parcourant le cadran de l'horloge nous rappelle que le temps s'en va indéfiniment et ne peut être retenu, sa détention nous remémore chaque jour, chaque heure, chaque minute, chaque seconde notre condition de prisonnier d'un monde confisqué et modelé par l'Occident. Ballotés par le quotidien et les futiles contingences du commun, il nous arrive souvent, et cela est humain, d'oublier l'essentiel.
Les destins individuels prenant le pas sur le destin collectif, l'engagement se fait sacerdoce pour les uns, perte de temps pour les autres, essoufflement pour tous.

Pourtant, seuls les dépassements du confort matérialiste, de la culture de la jouissance instantanée et permanente (ce culte du mesquin et du médiocre), sont à même de redonner du sens aux véritables enjeux que recelaient la crise post-électorale ivoirienne et un interventionnisme français se poursuivant depuis en Afrique subsaharienne.

À ce jour et à hauteur d'homme, il n'y a pas eu de réaction collective adéquate à l'ingérence française se démultipliant depuis 2011.
Raison pour laquelle cette dernière se poursuit et se pérennise.
Raison pour laquelle, en ce jour anniversaire, s'ajoute aux souvenirs douloureux un sentiment mêlé de honte, de désarroi et d'impuissance...


Séyivé Ahouansou

dimanche 10 avril 2016

Nous nous en souvenons comme s'il s'agissait d'hier...

Le 10 avril 2011, veille de la finalisation du coup d'état fomenté par la France et ayant permis l’installation d'Alassane Ouattara à la tête de la Côte d'Ivoire, une marche réunissant des milliers de participants (afro-descendants et ivoiriens pour la plupart) avait lieu dans les rues de Paris. Retour sur cet évènement, honteusement ignoré par des médias hexagonaux alors le doigt sur la couture.

Le 10 avril 2011, en marche vers la Place de la Nation à Paris.
La propagande déversée par les médias hexagonaux lors du putsch fomenté par la France en 2010-2011 contre l'administration Gbagbo, se révèle, passées cinq années, plus grossière, vulgaire et mensongère qu'elle ne le fut en son temps.
À chaque étape du coup de force décidé par Nicolas Sarkozy, avaient correspondu un badigeonnage d'éléments de langage, une désinformation méthodique reprise par la quasi-totalité des médias hexagonaux, agrémentés d'un bâillonnement des voix discordantes. Il était apparu, avec une acuité renouvelée, que la France pays des droits de l'homme, songe pour le citoyen français demeurait un mensonge et un cauchemar éveillé pour les africains.


Le 10 avril 2011, veille de la capture par les troupes françaises du président élu Laurent Gbagbo, il était question, sur les ondes de RFI, de France Info, d'Europe1, sur les plateaux d'ITélé, de BFMTV, de TF1, de France 2, de Canal +, dans les colonnes du Monde, de Libération, du Figaro et l'ensemble des médias de désinformation de masse, d'armes lourdes utilisées contre des populations civiles démunies, de combats entre loyalistes ouattaristes et mercenaires pro-Gbagbo, de la destruction de blindés se trouvant dans l'enceinte de la résidence présidentielle. Une inepte compilation de contresens sémantiques qu'il convenait alors, et qu'il convient toujours, de désigner comme étant un chapelet de mensonges.
Cinq ans en arrière, jour pour jour, nous étions des milliers à manifester notre soutien à une Côte d'Ivoire libre, souveraine et débarrassée de l'emprise de la France dans les rues de Paris. Ce fut une marche pacifique, rassemblant ivoiriens et africains de la diaspora, que nul média hexagonal n'avait daigné utile de couvrir. Pendant que l'armée française, sous couvert d'une résolution factice de l'ONU, bombardait la résidence d'un chef d'état africain légalement élu et s'apprêtait à le mettre au arrêts, il n'était plus utile d'étouffer les voix discordantes. Celles-ci niées, n'existeraient ni dans le récit indigeste que des médias d'abrutissement de masse se chargeaient, alors, de faire ingurgiter à l'opinion publique, ni dans le récit historique subséquent.


En effet aujourd'hui qui, à part les participants à la marche ou les quelques badauds arpentant les rues de la capitale ce dimanche et ayant croisés ces citoyens en colère, a su que des milliers d'afro-français, d'africains résidant en France, de ressortissants des Dom-Tom, et quelques français dit de souche (détestable distinction dégoulinant d'un racisme qui n'est pas le nôtre) avaient manifesté pacifiquement, parfois en famille, ce dimanche 10 avril 2011 contre le retour de la barbarie coloniale à la française?
En ce bel après-midi, chaud et ensoleillé, épuisés par des mois d'un combat médiatique asymétrique se livrant pour certains sur internet, soucieux pour les autres de la sécurité de proches restés au pays, mais tous ulcérés et révoltés par l'ingérence de la France dirigée par un Nicolas Sarkozy plus arrogant et méprisable que jamais, nous nous étions fraternellement réunis afin de communier.
A travers cette marche, nous souhaitions nous encourager mutuellement, nous qui ici ne pouvions que très peu, et démontrer notre soutien indéfectible au peuple ivoirien, pris entre le marteau de la barbarie française et l'enclume de la traîtrise d'arrivistes indigènes à la solde de l'impérialisme.


Nous ne le savions pas encore à ce moment, mais la mal nommée "crise ivoirienne", ayant rassemblé de façon surprenante la diaspora en France et soudés les peuples africains au-delà des frontières imposées par la colonisation, était sur le point de changer de dimension.
D'un banal conflit électoral, devenu guerre civile attisée et téléguidée par la France, la bascule allait se faire vers un vaste mouvement de recolonisation qui s'étend aujourd'hui du Mali à la Centrafrique.
Le 10 avril 2011, arrivés à la Place de la Nation.
Ce 10 avril, les marcheurs ayant achevé leur périple parisien sur la place de la Nation, eurent comme récompense et réconfort d'être harangués par William Attéby, à l'époque député de Yopougon, qui leur transmit un message émanant du président Gbagbo lui-même. Il nous était demandé de poursuivre la mobilisation et de tenir bon pour ceux, notamment dans l'enceinte du palais présidentiel, subissant le feu des bombardements français. Ce message, ne disait rien de l'épuisement s'emparant des reclus de la résidence présidentielle et de la précarité de leur situation, mais il eu pour effet de nous galvaniser, et nous redonner l'allant nécessaire pour qui continuer à écrire, qui continuer à sensibiliser, qui continuer à prier pour des proches confrontés à la guerre.
Nous ne le savions pas à ce moment, mais dès le lendemain, le président Gbagbo serait remis aux rebelles par des militaires français et débuterait dans la foulée la curée contre les membres du FPI. Nous ne le savions pas à ce moment, mais nous venions de vivre les derniers instants d'un printemps ivoirien à Paris.
Nous ne le savions pas à ce moment, mais nous venions de vivre l'automne et l'hiver d'une mobilisation unique, d'un type jusqu'à lors jamais expérimenté par la diaspora africaine, ignorante de son potentiel de mobilisation et d'action.
Nous ne le savions pas à ce moment, mais venait de naître à la conscience politique toute une génération d'afro-français, enfin témoins oculaires de la réalité du prétendu « lien historique existant entre la France et ses ex-colonies ».


Le voile masquant la relation de soumission entre l'ancienne métropole et ses ex-colonies, déchiré le lendemain du 10 avril 2011 a été remplacé par les statues de marbre de l'hypocrisie et de la duperie constitutives de toute action française en Afrique.
Beaucoup se sont réveillés à cette occasion, d'autres dans un premier temps paralysés par la colère et submergés par la rage froide de l'impuissance, renforcés dans leurs convictions ont repris le chemin du combat, avec les armes qui étaient et demeurent les leurs.
Cinq ans ont passé et les plaies, loin d'avoir cicatrisé, nous rappellent le chemin parcouru et celui restant à parcourir.
Si Laurent Gbagbo est toujours retenu prisonnier à La Haye, tout a déjà été dit sur la parodie de justice que nous servent Fatou Bensouda et la CPI.
Argumenter en droit ou d'après la morale est une erreur dialectique, il n'est dans cette affaire, uniquement question que de rapports de force et de domination relevant de l'héritage colonial, de leur pérennisation par les structures organiques d'un ordre mondial à la botte de l'Occident.
Nous assistons tout simplement à l'application du statut de l'indigénat dans sa forme raffinée du 21ème siècle.
Si cinq années ont passé, nous souvenons des résolutions d'alors comme s'il s'agissait d'hier.
La lutte que nous avons alors décidé d'engager, loin d'être achevée, est plus que jamais d'actualité.
Et parce que nous nous en souvenons comme s'il s'agissait d'hier, nous nous devons de la poursuivre...




Ahouansou Séyivé




lundi 21 mars 2016

Le coup de Talon...

Véritable camouflet pour la Françafrique, la large défaite enregistrée par Lionel Zinsou face à Patrice Talon à la présidentielle béninoise, marque le premier échec véritable de la France dans sa stratégie de recolonisation sournoise de l'Afrique de L'Ouest. Dans le contexte décérébrant de la Guerre contre le Terrorisme, ce non clair et sans bavure du corps électoral béninois est à savourer.
A gauche: Lionel Zinsou, à droite: Patrice Talon.
Parce qu'il convient de concevoir l'histoire sur un temps long et non de la décrypter en 140 caractères selon les règles de l’instantanéité et du storytelling de l'infotainment, caractéristiques déplorables des chaînes de désinformation en continu, il est utile de revenir brièvement sur la défaite de Lionel Zinsou, ou plus précisément sur la toute fraîche victoire de Patrice Talon à l'élection présidentielle béninoise.


Le 16 janvier 1977, "l'Opération Crevette", tentative de putsch menée par Bob Denard, barbouze-fonctionnaire représentant la France, se solde par un échec cinglant.
Les putschistes, mis en déroute au pied de la passerelle de leur avion qui vient de se poser sur le tarmac de l'aéroport de Cotonou, battent piteusement en retraite, et se voient dans l'obligation de redécoller afin de sauver leur peau et celle du pion se trouvant dans la carlingue, qu'ils comptaient réinstaller à la tête de l'ancien Dahomey.
C'est une gifle monumentale qui vient d'être assénée à la France impérialiste par les forces armées de ce pays, petit par sa superficie mais grand par un peuple dont l'insoumission ontologique (que d'aucuns qualifieraient de pathologique) fut incarnée par le Roi Béhanzin et ses Amazones.
Peu de gens se rappellent, ou beaucoup ont oublié, le nom du pantin que la France ambitionnait d'introniser par les armes à la tête de l'état béninois et se trouvant, tel un David Dacko, dans l'avion important un coup d'état estampillé Françafrique.
Cet homme s'appelle (car toujours vivant), Émile Derlin Zinsou et est, ironie de l'Histoire, l'oncle de Lionel Zinsou.
Ainsi l'inféodation à la France, l'à-plat-ventrisme, la trahison des intérêts supérieurs du peuple béninois sont affaire de famille...


Ce court détour effectué par les vicissitudes de l'histoire du Bénin que les moins de 50 ans ne peuvent pas connaître, permet de remettre le baobab au centre du village et de prendre conscience de la valeur symbolique du coup de Talon asséné par le peuple béninois à l'ectoplasme politique qu'est Lionel Zinsou.
Car si les méthodes ont évolué et les pratiques se sont adoucies, le parachutage de ce valet de la finance internationale, véritable agent français en mission commandée, avait la saveur acide de l'impérialisme à la papa.
Une saveur matinée de l'acre goût du sang que les ivoiriens ont redécouverts en 2010, à la faveur du coup d'état ayant installé Alassane Ouattara, pion local de la France impérialiste, à la tête d'un état ivoirien redevenu excroissance administrative de l'ex-métropole.


Le 18 juin 2015, l'équation béninoise se présentait simple à la nomination de Zinsou au poste taillé sur mesure, et ex-nihilo, de Premier Ministre.
Il était à craindre que, nimbé de l'aura fabriquée par les médias français et la propagande éhontée, voire mensongère afférente, tel le serpent subjuguant Ève, il séduise le peuple béninois par de viles techniques marketing, le brouhaha médiatique et une campagne bling-bling, ces armes de lobotomisation massives lui dessinant l'opportunité de ravir la magistrature suprême.
Dans le théâtre d'ombre que sont les jeux politiques, le parachutage de l'ancienne plume de Laurent Fabius, co-rédacteur du rapport Védrine plaidant pour une recolonisation déguisée de l'Afrique, attachée viscéralement à son maître blanc, au point de considérer la Françafrique comme un mythe, son parachutage donc, s'opérait en pleine lumière.
Il apparaissait que la France, négligeant la forme, certes minimaliste, du respect à feindre envers des africains toujours en laisse mais convaincus d'être indépendants, avait unilatéralement décidé d'installer, tel un préfet nommé, son missi dominici.
Mal lui en a pris, puisque les béninois, préférant se faire déplumer par un des leurs, ont ostensiblement dédaigné l'offrande empoisonnée que représentait un Zinsou président.
La pomme ne tombant jamais loin de l'arbre, on ne peut que saluer la justesse du choix du peuple béninois.


Cependant, la victoire à la Pyrrhus de Patrice Talon, bien qu'incontestablement libératrice (Les béninois ne seront pas les perdreaux de l'année et pourront fièrement se réclamer du résultat du vote), est emblématique de la confiscation du bien commun, l'état béninois, par les forces ploutocrates qui n'ont d'intérêts que particuliers.
Talon, n'est pas un révolutionnaire visionnaire, il est d'ailleurs tout le contraire: c'est un homme d'affaire terre à terre.
Individualiste forcené par définition et destination, il promouvra invariablement une gestion favorable au capital et ne peut en rien être imaginé comme un contempteur de la division internationale du travail qui est à l'origine de son immense fortune.
Au-delà même de sa vision économique, il marque la promotion par l'exemple des valeurs délétères et mortifères de l'argent-roi dans des sociétés africaines qui sont, ne l'oublions pas, structurellement génératrices de pauvres et de pauvreté.
Aujourd'hui le Bénin compte plus d'indigents qu'au moment de sa factice indépendance et ne comptez pas sur Patrice Talon pour réduire le "gap", comme le nomment les anglo-saxons, entre ultra-riches et ultra-pauvres.
Ces considérations dûment dotées, garde-fous indispensables à des espérances irrationnelles dans l'action future de l'impétrant à la fonction présidentielle, il reste à savourer l'aspect symbolique et psychologique de sa victoire, véritable camouflet infligé à une France sur le retour dans la sous-région, que les africains patriotes contestent de plus en plus bruyamment.


Les époques changent, les préventions s’effacent. L'africain finira par surmonter ses dernières réticences et accepter de combattre frontalement une ex-puissance coloniale à nouveau menaçante, par tous les moyens mis à sa disposition, y compris par la force et la violence lorsque celles-ci s'avéreront nécessaire.
Félicitons chaudement le peuple béninois pour sa lucidité et sa clairvoyance, au regard de la puissante machine à décérébrer fonctionnant à plein régime, qu'un Yayi Boni, plus servile et courbé que jamais, avait enclenché.
En décidant de nommer Lionel Zinsou au poste de Premier Ministre, il se proposait de paver à l'avantage de ce dernier, une ligne droite et sans bosse jusqu'au palais présidentiel, mais les urnes ont révélé l'ampleur de sa méprise quant à la nature profonde de l'âme béninoise.
Yayi Boni a méconnu que ce peuple, par essence indompté et  indomptable, n'a toujours pas digéré l'humiliation de la colonisation française et qu'à l'instar de la jeunesse africaine de ce début de XXIème siècle, est résolu à ne plus obéir aux injonctions du parti de l'étranger.
Ainsi, ce qui avait échoué par les armes en 1977 avait pour vocation de capoter lamentablement par la voie des urnes en 2016.
Voilà le principal enseignement et la leçon que les historiens consigneront à l'attention de la jeunesse béninoise, des générations futures et de l'Afrique toute entière...



Ahouansou Séyivé

jeudi 19 novembre 2015

Beasts of No Nation, l'Afrique les yeux grand fermés*.

Moi y'en être très méchant...
Le 16 octobre dernier, Netflix présentait Beasts of No Nation, sa première production cinématographique. Encensé par une critique aussi unanime que dithyrambique, le film sortait simultanément dans une trentaine de salles outre-atlantique (ce qui le rendait éligible à la course aux Oscars) et sur le portail internet du diffuseur. Deux semaines après son lancement, le champagne était de rigueur, bien que la coupe fut à moitié pleine. Le film totalisait quelques 3 millions de visionnages en ligne (meilleure audience du site pour un long métrage), tout en n'ayant rapporté qu'aux alentours de 50000 dollars pour son premier week-end d'exploitation en salle. Ces chiffres mitigés n’empêcheraient que l'on sirote la coupe, l'essentiel étant assuré. Beasts of No Nation n'avait coûté "que" 6 millions de dollars à la production et 12 millions à l'international pour ses droits de distribution, et pourtant bénéficiait d'une exposition maximale. Salué pour sa qualité, il permettait à la société fondée en 1997 d'accéder au statut de producteur de long métrage. Netflix poursuivait donc son reformatage du secteur de la production de fiction, après avoir fidélisé des millions d'abonnés, transformés en addicts shootés à la consommation compulsive (l'abonné regarde en moyenne 10 programmes TV et 4 films par semaine), le diffuseur entérinait une désacralisation de la production d’œuvres cinématographiques fille de la numérisation, et devenait le "dealer" de ses propres contenus. Une autre innovation après celle consistant à proposer sur son portail des séries à la saison (cf House of Cards) et l'inscrivant dans l'air d'un temps, où la frénésie consumériste est sensée combler le vide s'étant emparé des âmes et accessoirement soutenir un marché compris comme la nouvelle église. Lorsque la quantité remplace la qualité et que la répétition de l'acte se suffit à elle-même, la consommation devient transcendance et redonne vie à Dieu.



Eyes Wide Bullshit.



Les considérations stratégiques et commerciales, exceptée la réception en salles, indiquent donc que le film Cary Joji Fukunaga a atteint sa cible. S'il s'impose indéniablement comme une réussite industrielle, le crédit dont il bénéficie auprès des voix autorisées ayant jugé sa valeur artistique est sujet à caution. Après visionnage, l'esprit non-formaté doit se rendre à l'évidence: les dithyrambes d'une presse au diapason sont loin d'être méritées. Cette œuvre brinquebalante se révèle être on ne peut plus décevante, de part un propos convenu traduisant un univers caricatural, et une totale absence de fond.
La forme masquant les insuffisances, on peut certes comprendre que le produit séduise un public plus en quête de divertissement et d'action que d’introspection et d'investissement intellectuel, mais l'alibi formel n'explique pas tout. Le film parle au public américain en ce qu'il est une peinture fidèle de l'Afrique telle que fantasmée outre-atlantique.
Une terre où la violence s'exerce sans discernement et qui, à l'exception d'obscures luttes entre chefs de guerre assoiffés de sang et de pouvoir, ne peut être expliquée.
De fait, l'Afrique, réduite à la sauvagerie la plus primaire, se pose en contrepoint parfait des États-Unis terre de liberté et d'humanité, l'effet-miroir permettant de polir une image de soi positive et rassurante masquant une part d'ombre.
En 2h17, Beasts of No Nation réussit la performance de concentrer toutes les tares du cinéma américain grand-public lorsque celui-ci s'intéresse, pléonasme des pléonasmes, à ces pauvres africains.
Afin de mettre en lumière ses banales insuffisances, point n'est besoin d'aller chercher très loin. Entre personnages caricaturaux dénués de psychologie ou de réflexion et l'essentialisation de l'Afrique réduite à la barbarie, ce film est l’expression aboutie d'un cinéma américain, incapable de regarder le continent noir autrement que du haut de sa supériorité civilisationnelle supposée.



Que s'est-il passé ?


 
Cary Joji Fukunaga connu des cinéphiles pour ses long-métrages Sin Nombre (2009) et Jane Eyre (2011) a acquis une renommée planétaire pour son travail remarquable sur la série True Detective dont il a réalisé entièrement la première saison. Les critiques positives et méritées saluant une réalisation magistrale (le plan-séquence des 6 dernières minutes de l'épisode Who Goes There ? restera dans les annales du petit écran) ont apparemment obscurci le jugement d'un microcosme partageant sûrement la vision étriquée du continent noir et des ses habitants qui ressort de Beasts of No Nation
A la décharge du réalisateur, le sujet avait tout du casse-gueule et ne souffrait pas que l'on porte des mitaines pour s'en saisir. 
Malheureusement c'est avec des moufles que Fukunaga en manipule la matière première: l'histoire d'un enfant-soldat plongé dans les horreurs de la guerre. 

Le jeune Agu (joué par le débutant Abraham Attah), après avoir été séparé de sa mère et assisté aux exécutions de ses père et grand frère, s'enfuit dans la brousse. 
Fait captif par des enfants-soldats, la jeune victime se transformera en bourreau, au contact du chef de la bande, le Commandant interprété par Idriss Elba, sorte de Joseph Kony à la sauce cockney, ayant du mal à se débarrasser de son accent londonien. 
Ce pitch sans véritable originalité est une mine inépuisable de clichés et de schémas discursifs rebattus, dans laquelle Fukunaga puise allègrement. Une Afrique réduite à l'expression de la violence et de la barbarie comme antithèse d'une Amérique symbole de l'Occident et de l'humanité bienveillante, voilà ce que nous raconte réellement ce drame. 
Cette histoire est un rappel sans doigté de notre supériorité ontologique s'exprimant par la mise à distance. 
Distance entre la réalité et le fantasme de la représentation de l'autre, distance entre le scénariste et ses personnages, mise à distance émotionnelle entre le spectateur et les protagonistes du récit.



Mise à distance.



Reprenant la trame du roman éponyme dont est tiré le film, Fukunaga scénarise un récit se déroulant quelque part en Afrique. Ce qui relevait du romanesque dans la forme écrite (une métaphore pour traiter d'une réalité particulière à certains conflits africains) devient sous la forme visuelle une généralité qui, selon la grille de lecture consacrée, ne pourra être interprétée par le public que comme étant une description fidèle de la réalité. Tous les noirs se ressemblant, le procédé narratif du roman devient l'expression de la norme sur la pellicule. En effet, ne pas situer l'action dans un pays, renvoie à l'acception convenue de l'Afrique non pas continent, mais de l'Afrique-pays. 

Équivalent du « Il était une fois » nous indiquant un récit se déroulant dans un monde imaginaire, la non-localisation et la non-datation précises induisent un récit ayant vocation à se dérouler n'importe où sur le continent. Nous sommes là dans une Afrique an-historique, hors-humanité. La mise à distance épouse également les contours de la relation que Fukunaga entretient avec ses personnages principaux, Agu et Commandant. Une relation superficielle se traduisant par l'absence totale de profondeur psychologique des protagonistes. Agu et le Commandant ne sont pas développés : ils sont, c'est tout.

On retiendra dans la pléthore d'actes-manqués qui articulent ce long-métrage, le passage à l'acte meurtrier du jeune héros. Le massacre à la machette d'un homme, à genoux et suppliant, se déroule comme une péripétie parmi d'autres, jalonnant le parcours dramatique de la destinée d'Agu. Ce rite initiatique sanglant, où le garçonnet prend une vie pour la première fois, aurait du au contraire, être un moment clef et (dés)structurant de la vie du personnage.
Pourtant, du drame de l'innocence sacrifiée sur l'autel de la folie des adultes, il ne nous sera montré, avec une complaisance relevant du voyeurisme le plus racoleur, qu'une mise à mort gore.
L'absence de motivation de ses actes et la carence de sa caractérisation psychologique, définiront Agu tout le long de la narration, de telle sorte que, malgré la nature horrible ou traumatisante des épreuves qu'il traverse, Agu ne suscite ni sympathie, ni empathie.
 
Alfred Hitchcok soutenait que « Plus réussi est le méchant, plus réussi sera le film », il n'a visiblement pas été entendu par Fukunaga, tant le personnage de Commandant est caricatural et taillé dans un seul bloc : celui du mal.
Antagoniste du jeune garçon, la faiblesse de sa caractérisation psychologique est encore plus problématique que celle de l'enfant.
Le personnage est à ce point exempt de finesse que ses pratiques pédophiles n'étonnent pas plus qu'elles ne suscitent d'émotion.
Si ce n'est l'étonnement devant l'utilisation grossière d'un ressort dramatique si prévisible...

Pour quelles raisons Fukunaga s'est-il contenté d'effleurer ses personnages du bout des doigts ? Pourquoi n'a-t-il pas tenté de leur insuffler le minimum de profondeur psychologique qui en les humanisant, les aurait rendus attachant ou repoussant ? Est-ce le signe de la paresse ou d'une inspiration en berne, de carences dans la maîtrise d'un sujet complexe, ou d'un manque d’intérêt du démiurge pour ses créations ? Ou tout simplement, est-ce le signe que le cahier des charges, lorsqu'on traite de l'Afrique, n'exige que le minimum syndical ? 
Il faut en convenir, d'après les canons hollywoodiens, l'homme africain se trouve à la périphérie de l'humanité et il ne faudra pas compter sur Fukunaga pour l'en extraire...



Surenchère et superficialité.



Ne se souciant que peu de ses personnages, Fukunaga apporte plus de soins à la forme, tout en ne parvenant pas à donner une identité à son œuvre qui soit en mesure de la distinguer du film basique de genre « africain ».
Dans Beasts of No Nation, la violence, employée avec une complaisance certaine, ne soutient aucun propos, si ce n'est celui établissant la sauvagerie incoercible de l'africain, ravalée qu'elle est au rang d'artifice remplissant les vides structurels du scénario. Elle est aussi, dans sa représentation visuelle crue et triviale, l'expression du manque de proximité affective entre le réalisateur et les acteurs du drame qu'il traite, un manque au sens de l'identification, caractérisant la relation du public américain (et occidental) avec l'homme africain personnage de fiction.

Cette distance permettant toute les outrances visuelles, on la retrouve à 79ème minute du film dans une séquence durant laquelle le pillage d'une maison se conclue par le viol d'une femme que le jeune enfant-soldat, sous l'emprise de la drogue, imagine être sa mère. Si la scène du viol, inutilement complaisante interroge, que dire de la continuité de celle-ci où l'on assiste en gros plan et en rupture totale avec les conventions cinématographiques, à la mort d'une fillette écrasée à coups de bottes?
Ces profanations jubilatoires, évoquant malgré elles les macabres cartes postales figurant des lynchages, en désacralisant le corps noir sanctifient le corps blanc.
Ce corps noir marqué par des stigmates d'autant plus visibles et profondes que l'écart entre blanc et noir est grand, abonde en représentations sanguinolentes tout le long de Beasts of No Nation.
La prétention artistique du réalisateur amène à comparer ces corps déshumanisés et violentés à une toile sur laquelle l'artiste peindrait son œuvre. Cette peau noire qui depuis Amistad de S. Spielberg est la toile lacérée sur laquelle l'artiste blanc exprime son humanité.

Revenir sur les prétentions artistiques décelables dans le travail de Fukunaga, amène indirectement à souligner l'usage paradoxal que celui-ci fait de la référence évidente à La Ligne Rouge de Terrence Malick, à de très nombreuses occasions durant le film.
Plans en contre-plongée de la canopée laissant filtrer la lumière, fondus enchaînés, voix-off, séquence finale sur la plage, autant de rappels de ce classique du film de guerre, sorti en 1998 qui donnent une forme acceptable à Beasts of No Nation.
Acceptable seulement, car où Malick tutoyait lyrisme et perfection, en insufflant la vie et une psychologie complexe à ses multiples protagonistes (que ce soit les personnages interprétés par Sean Penn, Jim Caviezel, Nick Nolte ou Ben Chaplin), Fukunaga ne crée que des caricatures archétypales sans saveur ni intérêt, en refusant de rompre la distance entre lui et son sujet.
En cédant à une fascination malsaine pour la violence, Fukunaga s'éloigne du maître Malick.
Le drame psychologique et historique escompté cède malgré lui la place à un slasher de série B dans la lignée de la franchise Hostel d'Eli Roth...



De l'exploitation commerciale de l'enfance bafouée à Invisible Children.



L'image des employés de l'ONU, spectateurs impuissants d'une barbarie qu'ils ont pourtant mission de combattre et d'éradiquer, est l'autre message subliminal qu'il faut retenir de Beasts of No Nation, subliminal car il ne viendrait pas à l'idée que Cary Fukunaga ait agi à dessein.
Mais peut-on ignorer ce sentiment désagréable, persistant après visionnage, d'avoir ingurgité à son insu une publicité de 2h17 de la campagne Kony 2012 ?

Les similitudes idéologiques et argumentaires entre la grand-messe virale ayant œuvré, selon un humanitarisme bêtifiant, à la hype Joseph Kony chef de la LRA**, lancée par l'association Invisible Children en 2012 et Beasts of No Nation sont évidentes pour peu qu'on s’arrête quelques instants sur des points bien précis.

L'impuissance de l'ONU à régler seule les crises africaines est une convergence mais ni la seule, ni la plus significative. En effet, la campagne de l’association comme le film misent sur l'émotion en lieu et place de la réflexion comme levier des masses. Les uns dans un but politique les autres dans un but commercial (pouvant, il est vrai, être aisément récupéré par la sphère politique).
Cette substitution de la réflexion par l'émotion, est l'une des clefs de voûte d'un pouvoir totalisant, s'exerçant sur les corps et les âmes. Cette caractéristique du pouvoir que Serge Tchakhotine assimilait à un viol des foules, n'est autre que la propagande politique***.

L'aveuglement par les larmes masquant la réalité, commun à la campagne virale d'Invisible Children et à Beasts of No Nation est favorisé par le rôle devenu prépondérant des contenants de productions numériques, tels que YouTube ou Netflix, et autres réseaux sociaux, mettant à portée du plus grand nombre les éléments de langage de l'émocratie.  
L'émocratie, définie comme le gouvernement des hommes par la manipulation des émotions et de l'instrumentalisation de la morale binaire (le Bien contre le Mal), se retrouve dans la rhétorique néoconservatrice ayant préempté le débat public étasunien.
Elle est évidement à la base des campagnes de communication telles que #Bringbackourgirls ou celle concernant l'épidémie d'Ebola et sert particulièrement efficacement les visées impérialistes des États-Unis. Ainsi, la conversion populaire à la problématique « africaine » des enfants-soldats, réussie par la campagne Kony 2012, a permis à l'Oncle Sam d'étendre son programme impérialiste Africom**** dans la joie et l'allégresse générales, tout en masquant ses réelles motivations hégémoniques sur les matières premières africaines.
Le film de Fukunaga, en ce qu'il réaffirme les thématiques de l’incapacité des africains d'assurer eux-mêmes la protection de leurs enfants, de la barbarie endémique prévalant sur le continent, de la nécessité morale pour tout homme de bonne volonté d'intervenir pour mettre fin à cette hécatombe, participe de cette propagande silencieuse mais efficace produite par le gouvernement américain, avalée à grande lampée par la société civile américaine et relayée consciemment ou non par la machine à rêve hollywoodienne.



Final Cut.



Après analyse, il est difficile de souscrire à l'enthousiasme entourant le film de Cary Fukunaga, sauf à faire sien le cadre discursif réducteur et déshumanisant dans lequel le cinéma hollywoodien se plaît à contenir sa représentation de l'Afrique et des africains, car lorsqu’il s'agit d'Afrique, Tarzan, l'homme-singe, sorti en 1932, n'est pas loin. Le continent noir auquel fait référence l’œuvre de Fukunga, un continent-pays où les déterminismes raciaux sont les causes des souffrances des hommes, où les réalités géopolitiques n'ont pas d'influences sur les guerres l'embrasant, ce continent n'est autre que le fantasme caressé par un Occident assailli par sa culpabilité.

On aura beau jeu de séparer production artistique et politique, rien n'y fera. Hollywood a de tout temps joué le rôle de caisse de résonance et de mégaphone à la propagande officielle. Extraire ce film de son contexte historico-politique, est se priver d'une grille d'analyse éclairante et d'une fenêtre de lecture offrant un panorama à couper le souffle sur la porosité existant entre propagande politique et divertissement grand-public.

Le cinéma étant également l'extériorisation d'une sensibilité personnelle, les interrogations sur la perception du continent noir qui serait celle du réalisateur demeurent nombreuses.
Bien que le film ait été tourné entièrement au Ghana, la distance entre les hommes n'a pas été réduite, au contraire, le metteur en scène s'est évertué à la solidifier.
Cette employée de l'ONU apparaissant à la 76ème minute, évacuée à toute vitesse, sans pouvoir s'arrêter, analyser et agir, qui se fait une idée en coup de vent de ce qu'il se passe, ressemble étrangement au réalisateur, qui à l'arrière de ce véhicule à 6 millions de dollars imagine la vie des enfants au bord de la route et la destinée de ce pays sans nom. 
Simple film de divertissement pour américain en mal de sensations, oublieux de la violence irrationnelle qui règne dans son propre pays, il pourrait récolter une nomination aux Oscars. 
Ceci ne saurait constituer une surprise, tant il caresse la supériorité de l'homme blanc américain dans le sens du poil, en lui présentant une image absolument négative le valorisant. 
Le spectateur recherchant à comprendre ce monde, sera prié d'aller voir ailleurs pour accéder à un contenu informatif ou une fiction de qualité, Beasts of No Nation se regardant le cerveau déconnecté, l'âme débranchée, et les yeux grand fermés...






AHOUANSOU SÉYIVÉ




* Clin d’œil au titre dernier film de Stanley Kubrick, Eyes Wide Shut.
** LRA: Lord's Resistance Army, mouvement ougandais militaire entré en rébellion en 1988.
*** Le Viol des foules par la propagande politique, ouvrage de Serge Tchakhotine paru en 1939.
**** Africom (United States Africa Command ou Commandement des États-Unis pour l'Afrique ), déclinaison africaine de l'impérialisme américain sur le sol africain, créée en 2007par le DoD (United States Departement of Defense)

dimanche 1 novembre 2015

De la marche circulaire...

L'introspection, compagne de l'engagement politique, pour implacable qu'elle puisse paraître, ne saurait être éludée.

24 heures se sont écoulées depuis le déroulement de la "Marche de la dignité" et force est de constater que le retour à la réalité impose plus de questions qu'il n'indique de pistes de résolution.
Dans cette France polarisée et majoritairement acquise idéologiquement au discours d'extrême-droite, l'absence de stratégie des associatifs et "politisants" du tiers-monde politique français est criant.

Ne contrôlant ou n'influant pas le cadre discursif citoyen ou celui de la représentation médiatique, ils s'auto-cloisonnent dans le no-man's-land de la revendication sociétale, en refusant d'user de tactiques éprouvées en politique et en choisissant la dialectique émotive de l'affrontement, sans en avoir les moyens symboliques ou matériels.
La multiplication des revendications et surtout celles n'ayant pas vocation à être intégrées ou même représentées au sein de la marche (militantisme pro-palestinien), l'a rendue illisible. Cette multiplicité brouillonne et contre-productive a réduit le rassemblement du 31 Octobre 2015 à l'archétype de l'armée mexicaine et pour un gain improbable voir nul.

En effet, la démonstration de force escomptée n'a pas eu lieu.
Étaient présents des familles de victimes, le cercle restreint des habitués du genre, les people du militantisme-chic, mais point la jeunesse révoltée des zones périurbaines de relégation.
Cet entre-soi réducteur met en lumière le caractère "mal-politique" de l'activisme issu des quartiers populaires et l'absence de progrès réalisés en 10 ans si on prend, de façon arbitraire et pour date de leur genèse, les émeutes populaires d'octobre 2005.

La démonstration de force ayant avortée qu'en est-il du gain symbolique? Il est évident que la France majoritaire n'a pas les yeux de Chimène pour son tiers-monde politique. Le regardant avec distance, le considérant plus que jamais comme un organisme proliférant en marge de la biosphère nationale, elle n'éprouve pour lui ni sympathie ni intérêt.
Cette indifférence, voire ce rejet sont les reflets des échecs stratégiques et tactiques précédemment évoqués et ne sont pas appelés à évoluer dans le court terme, tant le caractère circulaire de la marche est évident.

Marcheurs et organisateurs tournent autour de la maison France, autorités et institutions politiques traditionnelles sont à l'affût afin de récupérer les récupérables et l'opinion publique, oscillant entre rejet et indifférence, se passionne pour les saillies de Robert Ménard tout en soupesant la pertinence des puissantes réflexions de Nadine Morano...


Ahouansou Séyivé