Plus de 8,3 millions de français se sont retrouvés, le jeudi 10 Fevrier devant leur petit écran, pour suivre en direct la nouvelle production télévisée de TF1 "Paroles de Français", mettant en vedette le président de la république.
Malheureusement, nous ne connaissons pas le nombre exact de téléspectateurs ayant suivi ce programme dans sa totalité.
Il eut été intéressant de connaître la proportion de français qui, à l'instar de Mr Mélenchon, le leader du Front de gauche, ont changé de chaîne ou éteint leur récepteur au bout d'un quart d'heure, excédés par la parole présidentielle. Une réaction épidermique des plus compréhensibles.
Comme sur du papier à musique...
À la vue de ces intervenants pour la plupart intimidés, et tous sous le charme du locataire de l'Elysée, on pouvait se demander qui étaient ces français si peu remontés contre le président? Certainement pas l'image fidèle de la France que nous connaissons.
Sans verser dans l'anti-sarkozysme primaire, il était évident que ce panel avait été composé avec, en arrière-pensée, l'idée de déstabiliser le moins possible l'invité d'honneur. Quant au présentateur, son incompétence sidérante en matière politique et sa servilité à peine dissimulée ne prêtent même pas à discussion.
Mais avec recul, que pouvions-nous attendre d'une émission dont le concept s'apparentait à une hybridation douteuse du show télévisé d'Hugo Chavez "Allo Presidente" et de "Sans aucun doute" du beaufissime Julien Courbet?
Une vulgaire vulgarisation...
À contresens de la tendance actuelle traçant la voie de la politique comme produit de divertissement, nous réaffirmons ici notre credo. À notre sens, la politique est affaire sérieuse, elle ne peut ni ne doit être mise en scène comme un divertissement.
Corrélativement, l'abaissement significatif du niveau du débat citoyen en France est du à cette volonté de vulgarisation de la parole politique, qui n'a pas pour objectif de la rendre accessible et intelligible à tous, mais de brouiller son sens et sa lisibilté (Lire "Pour un sens critique").
Les véritables enjeux étant ignorés par le peuple, celui-ci se retrouve plus aisément manipulable, sa contestation encadrée dans son expression, se révèle sans véritable danger pour l'élite qui dirige le pays, cela quelle que soit sa coloration politique. Les dirigeants de l'UMP, du PS, du Modem, voire du Front National, ont bien plus de points communs et de vues convergentes qu'ils peuvent en avoir avec n'importe lequel de leurs militants respectifs appartenant à la base, au peuple.
Il faudra impérativement revenir sur une lecture réaliste de l'action politique et la nécessité de redéfinir le concept de lutte des classes (dégagé de ses oripeaux marxistes et des présupposés de la pensée dominante) qui permettraient de redonner sens au débat politique.
Pour la forme...
Le dernier élément formel du spectacle affligeant de jeudi dernier sur lequel nous nous devions d'insister, est une manipulation sournoise dont le téléspectateur a été l'objet. L'émission étant réalisée en direct, on a voulu nous faire croire que le président répondait à des questions non préparées. Rien de plus faux, et il suffit pour cela de constater la connaissance précise des données chiffrées par le chef de l'état pour chaque domaine abordé. Il connaissait à l'avance la thématique des questions qui lui étaient posées.
Il est bon que ce genre de supercherie soit éventée, car Nicolas Sarkozy ne sait pas tout.
Ceux qui subissent depuis 2007 la nocivité de ses choix de gouvernance, sont bien placés pour le savoir...
Un idéologue est né...
Sur le fond, l'analyse de l'émission fait ressortir de manière criante la nature et les limites du sarkozysme, que nous denommerons dorénavant sarkolisme. Son habileté sans égale à développer sa politique à l'aune d'un populisme sans frein, mérite bien un néologisme.
Lui qui, par calcul, aime tant à s'exprimer comme un "homme du peuple" et multiplier les fautes de syntaxe volontaires, nous pardonnera cette audace langagière...
Sa politique de classe, dont les fondements sont à chercher dans un néo-libéralisme prenant sa source outre-Atlantique, mise en œuvre depuis son accession au pouvoir, ne peut s'appuyer sur une prospérité de façade qu'une croissance économique même moyenne aurait pu enjoliver, faute à la crise. Son soutien populaire s'étant érodé de façon notable, les effets de la crise financière ne se dissipant pas, le président se retrouve sans argument rationnel à faire valoir à l'appui d'un réformisme brutal qui ne profite qu'aux français appartenant aux classes les plus favorisées. Ceux des français les plus durement touchés par la précarisation généralisée du salariat, se contentant de miettes...
Dès lors, comment justifier une politique qui ne produit aucun résultat probant sur les axes forts de sa présidence, la lutte contre l'insécurité et la délinquance, la revalorisation de la valeur travail donc des salaires et sur l'exemplarité du politique, la fameuse république irréprochable (morte de sa belle mort en haute altitude au mois de décembre)?
Ces trois thèmes évoqués lors de l'émission, avec d'autres que nous ne détaillerons pas, s'ils ont permis au président de la république de nous démontrer à nouveau ses talents d'acteur et de manipulateur, ont été traités superficiellement.
À notre grand regret, les problématiques qui les sous-tendent demeurent sans réponse.
Le sarkolisme est un humanisme...
La vision du monde selon Sarkozy se décline en mode binaire, les gentils et les méchants. On a pu vérifier cet axiome dans ses développements portant sur l'insécurité, premier thème abordé durant le programme.
Le méchant est de nature protéiforme. Il est souvent jeune, issu de l'immigration et "irrécupérable", il est parfois magistrat, mécontent d'être pointé du doigt à chaque affaire criminelle défrayant la chronique, sur laquelle le sarkolisme ambiant cherche à prospérer...
Répondant à une pharmacienne niçoise braquée 4 fois en quelques semaines, le chef de l'Etat a tracé de façon claire sa politique en matière de délinquance. Arguant de chiffres sortis d'on ne sait où, faisant état d'une baisse de la délinquance, à l'exception notable de celle des mineurs, de 17% (?!) depuis sa prise de pouvoir, il en a profité pour préparer les français à la baisse de l'âge de majorité pénale.
Ceci en exploitant de façon pour le moins contestable, pour ne pas dire détestable, le fantasme du grand basané d'1m85 semant la terreur chez les bonnes gens... En France, si on ne peut toujours pas acheter des cigarettes, de l'acool ou conduire seul à 16 ans, on pourra bientôt être considéré suffisament mûr pour passer devant un tribunal pour adultes, surtout si on a le malheur d'être typé...
Nous soulignons notre opposition à cette évolution probable du droit pénal, car une société, qui a peur de sa jeunesse et l'emprisonne, perd de son humanité. Ne faisant pas face à ses responsabilités, elle foule du pied le principe de fraternité, pilier de notre "vivre ensemble".
Ce qu'il fallait démontrer...
Traçant un parallèle subtil entre délinquance et absentéisme scolaire, il s'est félicité de la réforme portant sur la suppression des allocations familiales pour défaut d'assiduité scolaire.
Nonobstant l'effet contre-productif de cette législation (l'appauvrissement des familles vivant déjà dans la précarité ne redonnera certainement pas le goût de l'école à des jeunes en marge du système), il faut noter la singularité de cette mesure en ce qu'elle définit symboliquement la politique de classe du gouvernement. Supprimer les allocations familiales aux plus pauvres est un signal clair, nous n'avons pas vu de volet dans cette législation traitant de la sanction visant les parents d'élèves qui n'en perçoivent pas.
Rien que de très logique, la guerre contre les pauvres est un des ressorts de ce libéralisme, visant à organiser le passage du risque sociétal de l'État à l'individu, entrainant mécaniquement la baisse de l'action de l'Etat-providence, donc des dépenses sociales. CQFD, le sarkolisme est bien un humanisme...
Deux mots...
Nous ne traiterons pas en détail les épanchements présidentiels sur la récidive. Juste notons, que l'attaque formulée par le président à l'attention du corps judiciaire est caractéristique du sarkolisme en ce qu'elle table sur la division entre français pour pouvoir imposer une réforme politique. Elle est également emblématique du mépris du chef de l'état pour les corps constitués et toute forme de contre-pouvoir. Le sarkolisme rimant avec autoritarisme...
Sans arguments valables...
La question centrale de l'emploi n'a pas davantage fait l'objet de sérieux ni d'honnêteté de la part du président de la république. Adoptant une posture idéologique non-objective, il est parvenu à masquer son impéritie en matière de politique d'emploi en accablant le système des 35h. Pour le président, le délitement du tissu industriel français et la destruction d'emplois, son corollaire, sont selon lui le résultat de la législation socialiste.
Comment est-ce possible? Nous nous perdons toujours en conjecture, le lien de causalité, peu évident, ne doit être intelligible que de Nicolas Sarkozy. Lui, qui fort de sa connaissance supérieure des mécanismes économiques, se proposait en 2008 d'appliquer une politique de l'offre et de la demande.
N'importe quel lycéen étudiant l'économie sait que l'on applique au choix l'une ou l'autre politique.
Le sarkolisme est aussi innovation économique...
La proposition annoncée jeudi visant à injecter 500 millions d'euros dans la lutte contre le chômage relève de la poudre aux yeux. Cette somme est à l'évidence trop faible pour financer en trois mois, comme il l'a promis, trémolos dans la voix et poings serrés, une formation qualifiante ou créer un emploi pour les chômeurs de longue durée. Mais le sarkolisme est aussi affabulation...
La France d'en haut...
L'évocation des voyages exotiques de François Fillon et Michelle Alliot-Marie, a sonné le glas de cette république irréprochable qu'il se proposait d'instaurer. Paraphrasant Raffarin, nous saluons là le travail accompli par le président de la république pour la défense de la France d'en haut. Celle qui se déplace, non pas en métro (ça c'est la France d'en bas), mais en jet privé.
Celle qui, chargée de diriger notre pays en temps de crise et de restrictions, adopte le style de vie des stars du show-bizz. Si l'escapade égyptienne du premier ministre s'apparente plus à une indélicatesse morale, transformée à posteriori par la chute de Moubarak,en bourde embarrassante, celle tunisienne de la ministre, étrangère aux affaires internationales, est catastrophique, d'un point de vue éthique et diplomatique.
Avoir de telles fréquentations à titre privé dénote du degré de déliquescence morale de l'élite au pouvoir. Mais la bévue est également édifiante, en ce qu'elle nous enseigne de l'incompétence et du manque d'exemplarité d'une partie de notre classe dirigeante. Cette mésaventure d'un ministre des affaires étrangères français se rendant en vacances en Tunisie, au moment même où la jeunesse autochtone meurt pour sa liberté, laissera des stigmates...
Ceci n'a cependant pas ému le président, qui a dit comprendre que "ça peut choquer" et a annoncé un train de mesures imposant plus de rigueur à son équipe gouvernementale quant à ses choix de villégiatures. Pour un homme qui se proposait de moraliser la vie politique, agir en ce sens après plus de trois ans passés à l'Elysée, dénote d'un manque de vision qui laisse pantois.
Mais le sarkolisme est mauvaise foi...
Bientot la fin ?...
Au-delà de toute cette mise en scène grotesque parfois, ennuyante souvent, l'évidence nous a frappés. Sarkozy n'avait rien à dire aux français, il était venu uniquement poser des jalons pour la présidentielle de 2012. Il a cependant réussi à exaspérer un peu plus nombre de nos concitoyens.Sarkozy, nous le savons avec certitude, ne fera jamais un bon président, il n'aime pas assez la France et les français pour cela.
Aussi, il s'aime et trop et pas assez à la fois pour être l'homme qui mérite de guider notre pays. En un mandat, il aura fait la France à son image, c'est à dire sans confiance en elle, arrogante en apparence, faible en réalité. Il est temps qu'il s'en aille.
Un peu plus d'une année nous sépare du scrutin présidentiel et se dessine dans les faits le bilan, plus que mitigé, de son action. Ce n'est certes pas suffisant pour garantir sa défaite, mais l'échec de sa politique et la trahison manifeste de ses engagements de campagne sont une excellente base mobilisatrice. Comme un symbole, au moment de son show télé, Hosni Moubarak, poussé par le peuple égyptien, prononçait son dernier discours télévisé, mettant l'opération séduction sarkoliste sous les éteignoirs. Cette dernière n'a donc pas réussi. Un coup pour rien Mr le président, serions-nous tenté d'écrire, un coup pour rien...
D'ici le premier tour de l'élection presidentielle à venir, rien n'est encore joué, mais espérons qu'en 2012, grâce à l'action populaire, le sarkolisme ne soit plus qu'un anachronisme...
Ahouansou Séyivé.
